
Résumé
Cet article propose une intégration novatrice entre le principe de l’énergie libre issu des neurosciences prédictives (Friston, 2010) et le phénomène de synchronicité tel que conceptualisé par Jung (1952), afin de comprendre comment les patients attribuent du sens à des coïncidences vécues en psychothérapie. En s’appuyant sur le modèle du cerveau prédictif, la conscience est envisagée comme un système visant à réduire l’incertitude (ou énergie libre) par des processus d’inférence active, où la perception, la mémoire et l’action collaborent pour minimiser les erreurs de prédiction entre attentes et expériences.
Dans ce cadre, les synchronicités apparaissent comme des moments d’ajustement du modèle interne du monde, où une coïncidence improbable déclenche une surprise suffisamment saillante pour motiver une révision de croyances ou la création d’un sens nouveau. Les exemples cliniques présentés montrent comment un patient peut interpréter ces événements comme des signes ou des guidances, leur attribuant une signification restauratrice pour l’équilibre psychique et la réduction de l’anxiété existentielle.
L’article soutient que la co-construction du sens entre le thérapeute et le patient constitue une forme de régulation de l’énergie libre à travers la narration. Le thérapeute agit alors comme médiateur de signification, aidant à transformer l’imprévu en symbole intégré, plutôt qu’en illusion défensive. En conclusion, la rencontre entre les cadres de Jung et de Friston éclaire la synchronicité comme une dynamique psychophysiologique et symbolique, où la surprise devient moteur de sens et d’individuation.
Mots-clés : synchronicité, énergie libre, inférence active, attribution de sens, intéroception, narration thérapeutique, Jung, Friston
Suite à la formation passionnante donnée par Frédérick PHILIPPE, Ph.D le 7 novembre 2025 j’ai intégré la notion d’énergie libre à ma recherche sur l’attribution de sens lors de coïncidences en psychothérapie dans un article co rédigé avec une IA.
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Principe d’énergie libre et inférence active : un cerveau qui anticipe
Le principe de l’énergie libre est un cadre théorique issu des neurosciences (initié par Karl Friston) qui postule que le cerveau agit comme une machine à minimiser la surprise. En termes simples, notre cerveau cherche en permanence à réduire l’écart entre ses prédictions internes et la réalité perçue sbsr.be.
Dès qu’il détecte une erreur de prédiction (un écart surprenant entre ce qu’il attend et ce qui se passe), il peut soit mettre à jour son modèle interne du monde (apprendre et ajuster ses croyances), soit agir sur l’environnement pour le rendre conforme à ses attentes sbsr.be.
Cette tendance fondamentale permet de maintenir l’organisme en équilibre (homéostasie) et d’optimiser l’utilisation d’énergie : en évitant les surprises inutiles, le cerveau économise ses ressources et assure la survie de l’individu sbsr.be.
L’inférence active prolonge ce principe en soulignant que nos actions servent souvent nos prédictions. Autrement dit, nous n’ajustons pas seulement nos modèles internes en fonction du monde, nous ajustons aussi le monde en fonction de nos modèles. Par exemple, lorsque vous cherchez vos clés sans regarder, vos gestes dans le sac ne sont pas aléatoires : ils sont guidés par votre attente de l’endroit où les clés devraient se trouver sbsr.be.
De même, si le cerveau anticipe une certaine sensation, il peut induire des comportements (conscients ou réflexes) visant à confirmer cette anticipation. Cette boucle perception-action constitue l’inférence active : percevoir et agir forment un cycle continu pour minimiser l’écart entre ce qui est attendu et ce qui est vécu frontiersin.org. Au total, le principe d’énergie libre intègre l’inférence bayésienne (le cerveau combine constamment nos croyances a priori avec les informations nouvelles pour réviser ses estimations) et l’inférence active (le fait d’agir sur le monde) en un modèle unifié du cerveau en tant qu’organe prédictifs bsr.be frontiersin.org.
Cerveau prédictif, prédictions et intéroception
Contrairement à l’idée d’un cerveau purement réactif, les recherches récentes montrent que le cerveau est proactif : il anticipe activement le monde plutôt que de simplement répondre aux stimuli sbsr.be. Cela explique par exemple notre capacité à comprendre une conversation dans un environnement bruyant ou à attraper une balle en mouvement : le cerveau génère des prédictions sur les mots manquants ou la trajectoire de la balle, et ajuste ces prédictions en temps réel grâce aux informations sensorielles effectives sbsr.be. Le cerveau fonctionne ainsi de manière bayésienne, en combinant les données passées (expériences mémorisées) avec les signaux présents pour former notre perception actuelle sbsr.be. Deux personnes ayant des expériences et croyances différentes pourront d’ailleurs interpréter différemment un même événement, car leurs « a priori » respectifs divergent, conduisant à des prédictions et des perceptions subjectivement distinctes d’une même réalité objective sbsr.be. Nos modèles internes filtrent et donnent du sens aux stimuli ambigus en permanence.
Cette logique prédictive s’applique non seulement aux informations externes, mais aussi aux signaux internes du corps – c’est l’intéroception. Le cerveau intègre en continu les signaux physiologiques (rythme cardiaque, tension interne, respiration, etc.) pour anticiper les besoins du corps et maintenir l’équilibre interne (allostasie). Il formule des prédictions sur l’état interne du corps et compare ces attentes aux influx sensoriels provenant des organes internes en.wikipedia.org. Un écart entre la prédiction et le signal corporel réel constitue là encore une surprise, ou erreur intéroceptive, que le cerveau s’efforce de corriger. Par exemple, si le cerveau « s’attend » à un certain niveau de tension artérielle et qu’il détecte un écart, il peut déclencher des ajustements physiologiques via le système nerveux autonome pour réduire cet écart. Inversement, des croyances ou attentes peuvent moduler nos perceptions corporelles. Un cas parlant est l’effet placebo : la conviction qu’un traitement va nous soulager devient une puissante prédiction de bien-être qui amène effectivement le cerveau à réduire la douleur ressentie et à déclencher des réponses de guérison internes (libération d’endorphines, etc.) sbsr.be. En anticipant une amélioration, le cerveau peut moduler les signaux sensoriels (par exemple atténuer la transmission de la douleur) pour les faire correspondre à l’état attendu sbsr.be. Cela illustre la manière dont le cerveau prédictif construit notre réalité subjective en influençant profondément ce que nous ressentons dans notre corps sbsr.be.
Cependant, lorsque les prédictions internes sont inexactes ou trop rigides, elles peuvent engendrer des dysfonctionnements. Des recherches suggèrent qu’une mauvaise interprétation des signaux intéroceptifs – ou un décalage entre les signaux du corps et la prédiction qu’en fait le cerveau – pourrait sous-tendre divers troubles psychiques, notamment l’anxiété, certains troubles de l’humeur, les troubles alimentaires, le stress post-traumatique et les troubles obsessionnels compulsifs en.wikipedia.org. En d’autres termes, si le cerveau « raconte une mauvaise histoire » sur ce que signifient nos sensations internes (par exemple en interprétant une accélération cardiaque bénigne comme le signe d’un danger de mort), cela peut générer des réactions émotionnelles inappropriées et alimenter un cercle vicieux de symptômes.
Dynamiques psychiques et formation des croyances
Les concepts de cerveau prédictif et d’inférence active offrent un éclairage mécanistique sur la vie psychique et la formation des croyances. Du point de vue de cette théorie, nos perceptions, nos émotions et nos idées ne sont pas de simples réactions passives aux événements, mais le résultat d’une interaction entre ce que nous attendons (nos modèles internes) et ce que nous vivons. Notre psychisme serait ainsi constamment occupé à expliquer les phénomènes qui nous entourent de la manière la plus cohérente possible avec nos expériences antérieures. En neurosciences cognitives, donner du sens peut se définir comme la capacité du cerveau à prédire ce qui va arriver jfvezina.net. Cette capacité confère un sentiment de contrôle : « Lorsqu’un être vivant est capable de prédire ce qui va arriver à partir de ce qu’il observe autour de lui, il décuple son pouvoir de contrôle […] La prédiction donne le contrôle » jfvezina.net. Ainsi, au cœur même de notre besoin de sens se trouve notre besoin de prévoir et d’ordonner le flux chaotique des expériences pour pouvoir agir de façon adaptée.
La formation d’une croyance peut être vue comme le résultat d’une telle optimisation prédictive. Face à des expériences répétées, surtout pendant l’enfance, le cerveau va forger des modèles stables sur la façon dont « le monde fonctionne » (par exemple « les autres ne sont pas fiables » ou « je n’ai de la valeur que si je réussis »). Ces croyances de base découlent de l’interprétation que l’enfant a donnée à ses interactions et servent ensuite de prismes à travers lesquels les nouvelles informations sont filtrées. Une fois qu’une croyance est formée, le cerveau a tendance à la conserver tant qu’elle permet de prédire avec assez de succès ce qui se passe – quitte à ignorer ou réinterpréter les exceptions. C’est une application du principe bayésien : les a priori cognitifs (croyances) sont actualisés par les données, mais seulement dans la mesure où l’erreur de prédiction dépasse un certain seuil. Ainsi, deux personnes exposées au même événement pourront en avoir une lecture très différente selon leurs croyances préalables, chacune privilégiant l’interprétation qui minimise l’écart avec son modèle interne sbsr.be. Par exemple, un regard neutre d’un passant pourra être perçu comme une menace par une personne aux attentes méfiantes, alors qu’une autre l’interprétera comme un simple hasard, confirmant ainsi leurs schémas respectifs.
Cette tendance explique divers biais cognitifs bien connus, comme le biais de confirmation (ne retenir que les informations allant dans le sens de nos croyances). Elle s’enracine dans le fonctionnement prédictif : maintenir une croyance stable évite des remaniements incessants de notre vision du monde, ce qui limite l’incertitude et nous rassure (économie cognitive). Le revers est que nous pouvons conserver des croyances inexactes même face à des preuves contraires, par inertie protectrice. Notre cerveau préfère souvent ajuster l’interprétation de la réalité plutôt que de changer ses modèles profonds, surtout si ces modèles sont anciens et liés à notre identité ou à notre sentiment de sécurité.
Par ailleurs, l’esprit humain est particulièrement doué pour détecter des motifs et des agentivités dans son environnement. Il tend spontanément à voir des liens ou des intentions là où il n’y en a peut-être pas, dès lors que cela peut donner du sens à une situation ambiguë. Les cognitivistes parlent d’un « détecteur hyperactif d’agentivité » chez l’Homme : nous imputons facilement un dessein ou une cause intentionnelle à des coïncidences, car cela structure le hasard jfvezina.net. Ce mécanisme a des avantages évolutifs (mieux vaut voir un agent imaginaire qu’ignorer un prédateur réel), mais il contribue aussi à la formation de croyances surnaturelles ou paranormales, et bien sûr à l’attribution de sens aux synchronicités. Par exemple, entendre son téléphone sonner pile au moment où l’on pense à une personne chère pourra instinctivement être perçu non comme une coïncidence statistique, mais comme « quelque chose qui devait arriver », peut-être même un signe intentionnel du destin. Ce réflexe d’inférence d’un motif caché comble le vide explicatif et réduit l’inconfort de se dire que des événements significatifs puissent survenir sans raison.
En somme, les dynamiques psychiques – de nos émotions à nos croyances – peuvent s’interpréter à la lumière d’un cerveau prédicteur cherchant sans cesse à minimiser l’incertitude. Nos croyances sont les outils avec lesquels le cerveau structure le réel et le rend prévisible, quitte à biaiser notre perception. Comprendre cela permet d’éclairer pourquoi nous résistons parfois au changement de nos idées fausses : au niveau implicite, ces idées jouent un rôle autorégulateur en nous donnant un sentiment de sens et de contrôle.
Surprise, erreur de prédiction et souvenirs : la fabrication du sens subjectif
La surprise joue un rôle central dans la mise en sens de nos expériences. En termes de cerveau prédictif, la surprise correspond à une erreur de prédiction importante : quelque chose d’inattendu survient, que nos modèles internes n’expliquent pas immédiatement. Cette surprise est un signal d’alarme informationnel qui attire l’attention de notre conscience jfvezina.net et nous motive à mettre à jour nos modèles ou à trouver une nouvelle signification pour intégrer l’événement. Autrement dit, l’étonnement déclenche la quête de sens. Mark Solms, neuropsychologue, suggère que notre conscience elle-même s’est développée comme un « réducteur d’erreur » – un phare qui s’allume lorsque le cours des choses dévie de nos attentes, afin de mobiliser nos ressources pour résoudre l’écart jfvezina.net. Le cerveau serait continuellement occupé à limiter le chaos et l’imprévu pour maintenir un certain ordre, et la surprise signale précisément un surcroît de chaos à résorber jfvezina.net.
Comment réduisons-nous la surprise ? Soit en ajustant nos représentations (apprentissage cognitif), soit en réinterprétant l’événement de façon à le rendre moins imprévisible a posteriori. C’est là qu’interviennent nos souvenirs et notre narration interne. Face à un fait surprenant, nous allons souvent fouiller dans nos souvenirs à la recherche d’éléments comparables ou précurseurs (« ai-je déjà vécu quelque chose de similaire ? ») afin de l’associer à une trame familière. Les souvenirs épisodiques significatifs forment ainsi un terreau de significations possibles : ils fournissent des analogies, des symboles, des leçons apprises qui aident à mettre en perspective le nouveau. Par exemple, si un événement présent évoque un souvenir marquant du passé, on aura tendance à en extraire une signification en lien avec ce passé ( « Cela me rappelle quand j’ai changé de vie, c’est peut-être le signe qu’un changement se prépare encore… » ). Nos souvenirs personnels, chargés en émotion, orientent la production de sens en colorant l’interprétation du présent. En psychothérapie, on constate d’ailleurs que les patients attribuent souvent du sens à ce qu’ils vivent en référence à leur histoire autobiographique : un élément surprise peut réveiller une mémoire ou un schéma, et prendre une signification « surnaturelle » alors qu’il rejoue en fait inconsciemment un scénario connu.
Le processus de mémorisation lui-même favorise l’intégration du sens. Les événements surprenants ou émotionnellement intenses sont généralement gravés plus durablement dans la mémoire (phénomène d’encodage renforcé). En les revisitant mentalement, l’individu leur attribue une place dans son récit de vie, souvent en cohérence avec ses croyances. Ainsi, un épisode surprenant va soit conduire à changer légèrement la croyance (si l’expérience est trop saillante pour être niée), soit être reconstruit dans le souvenir d’une manière compatible avec les croyances existantes. Dans les deux cas, le sens subjectif de l’événement émerge de ce travail d’assimilation : ce sens peut être une leçon (« j’ai compris que… »), une confirmation (« la preuve que… ») ou une question ouverte qui nourrit la quête de sens.
Les synchronicités – ces coïncidences significatives dont parlait Jung – constituent un cas extrême mais révélateur de ce processus. Par définition, une synchronicité provoque de la surprise (de par son caractère improbable) et suscite une intense recherche de sens chez la personne qui la vit. De nombreux témoignages cliniques montrent que lorsqu’un patient traverse une synchronicité, il y perçoit souvent un message personnel ou une guidance cachée, c’est-à-dire une cohérence là où objectivement il n’y a qu’une coïncidence. On peut y voir le cerveau prédictif à l’œuvre : face à l’improbabilité troublante de la coïncidence, le psychisme postule qu’elle doit correspondre à un ordre encore inconnu plutôt qu’au hasard pur, et il s’emploie à découvrir cet ordre implicite. Certains auteurs, dans une perspective psychodynamique ou même quantique, ont suggéré que les synchronicités introduisent de la nouveauté émergente dans notre vie, pour nous faire sortir de nos cadres habituels et favoriser l’adaptation jfvezina.net . Sans aller sur le terrain spéculatif, ce qui est certain est que la surprise synchronistique s’accompagne d’une puissante charge émotionnelle qui force l’attention de la conscience sur l’événement jfvezina.net. Cela en fait un moment potentiellement transformateur : le sujet est poussé à réviser sa compréhension de la réalité ou de lui-même pour intégrer cet événement déroutant. Le sens qui en découle est profondément subjectif (il échappe souvent à toute explication rationnelle classique), mais il peut orienter de manière concrète les choix ou les attitudes de la personne par la suite, justement parce qu’il a émergé d’une expérience à forte valeur émotionnelle et « numineuse ».
En résumé, la surprise (et son corollaire, l’erreur de prédiction) est le moteur qui fait avancer la construction du sens personnel, tandis que les souvenirs et croyances préexistants en fournissent la matière première et le cadre. Le principe de l’énergie libre décrit un cerveau qui oscille entre ordre et désordre, entre confirmations rassurantes et surprises déstabilisantes, pour ultimement tisser une histoire cohérente de notre vécu. Comprendre cette oscillation aide à saisir comment un individu donne du sens à sa vie, surtout dans ces moments singuliers où « le hasard fait sens ».
Intégration clinique : du principe prédictif au traitement des troubles
Sur le plan clinique, ces concepts offrent un nouveau regard sur divers troubles psychopathologiques en les interprétant comme des dysfonctions du cerveau prédictif. En voici quelques illustrations pour l’anxiété, le trouble de la personnalité limite et le trouble obsessionnel-compulsif :
- Troubles anxieux : L’anxiété peut être vue comme l’anticipation persistante d’une menace, même en l’absence de danger objectif. Le cerveau d’une personne anxieuse sur-prédit le pire : ses modèles internes accordent une forte probabilité aux événements négatifs, générant une hypervigilance constante. Par exemple, dans le trouble panique, le cerveau interprète des sensations corporelles banales (battements de cœur accélérés, vertiges légers) comme les signaux prédictifs d’une catastrophe médicale (crise cardiaque imminente, évanouissement), déclenchant une panique réelle. Ici, une mauvaise interprétation des signaux intéroceptifs alimente la pathologie : le corps envoie un signal normal, mais le cerveau y voit la confirmation d’une prédiction catastrophique erronée en.wikipedia.org. De plus, les conduites d’évitement souvent observées dans l’anxiété peuvent s’analyser comme de l’inférence active inadaptée : le patient agit sur son environnement (éviter les foules, les hauteurs, les interactions sociales, etc.) pour minimiser l’erreur de prédiction entre son attente de danger et l’absence de danger réel. En évitant, il réduit sur le moment son incertitude (et son anxiété) – ce qui renforce son modèle interne que ces situations étaient bien dangereuses, puisqu’il ne les a pas affrontées. Le traitement consistera alors à mettre à jour progressivement ces modèles internes en confrontant le patient à la réalité (exposition thérapeutique), afin qu’il génère de nouvelles prédictions plus adaptées et tolère l’inconnu sans alarme excessive.
- Trouble de la personnalité limite (TPL) : Le TPL se caractérise par une très grande instabilité émotionnelle et relationnelle, accompagnée de croyances extrêmes sur soi et les autres (passant de « tout bon » à « tout mauvais »). Du point de vue du cerveau prédictif, on peut y voir l’héritage d’un environnement précoce chaotique ou imprévisible (souvent des traumas ou carences affectives dans l’enfance). Faute d’avoir pu stabiliser des attentes fiables, l’individu borderline a développé des modèles internes grossiers et peu précis de soi et d’autrui cambridge.org. Ces modèles sont à la fois rigides (par exemple, la croyance tenace de ne mériter ni amour ni confiance, ou au contraire d’être absolument dépendant de l’autre) et fragiles (faiblement nuancés, avec une tolérance faible à l’ambiguïté). Concrètement, cela conduit à une mise à jour dysfonctionnelle des croyances : soit le patient met à jour trop vite et trop fortement son opinion au moindre feedback (un signe perçu de rejet entraîne aussitôt la conviction “tu m’abandonnes, tu es horrible”), soit au contraire il n’arrive pas à ajuster sa croyance initiale même face à des preuves contraires (par exemple, il reste convaincu que l’autre va le trahir malgré des preuves répétées de fiabilité) cambridge.org. On parle d’une oscillation entre une surgénéralisation et une insensibilité à l’erreur de prédiction. En termes d’inférence active, le borderline en détresse peut adopter des comportements impulsifs extrêmes (colères, menaces de rupture, automutilation) pour réduire son insupportable incertitude relationnelle – c’est une tentative d’apporter une conclusion tangible (même douloureuse) à une situation floue, pour ne plus tolérer l’ambivalence. Par exemple, persuadé qu’il va être abandonné (prédiction anxieuse), il provoquera volontairement une dispute pour précipiter l’abandon et ainsi convertir l’angoisse diffuse en réalité certaine. Son monde interne fonctionne avec des prédictions peu confiantes et volatiles quant aux intentions d’autrui, ce qui explique l’hypersensibilité aux moindres signaux sociaux et l’impulsivité émotionnelle cambridge.orgcambridge.org. Les approches thérapeutiques, comme la thérapie dialectique-comportementale ou la mentalisation, peuvent être relues sous cet angle : elles visent à aider le patient TPL à développer des modèles internes plus stables et nuancés (tolérant mieux les erreurs de prédiction sans virer d’un extrême à l’autre), et à ajuster plus finement ses attentes vis-à-vis de lui-même et des autres.
- Trouble obsessionnel-compulsif (TOC) : Le TOC illustre une stratégie extrême de contrôle de l’incertitude. Le patient est assailli par des pensées intrusives angoissantes (p. ex. « et si j’avais contaminé quelqu’un » ou « et si la porte n’était pas verrouillée et qu’un voleur entre »), qu’on peut voir comme des prédictions négatives obsédantes. Ces prédictions génèrent une alarme interne persistante tant qu’elles ne sont pas invalidées par une action. Les comportements compulsifs (lavages, vérifications, rituels mentaux) sont alors des comportements d’inférence active destinés à vérifier ou neutraliser la menace anticipée. Par exemple, si le modèle interne du patient dit « un malheur va se produire si je ne fais pas X », il va exécuter X (compulsion) pour aligner la réalité sur son attente irrationnelle et ainsi annuler l’erreur de prédiction. Temporairement, le rituel réduit l’anxiété car il n’y a plus de décalage entre la prédiction (« il faut que tout soit parfait sinon catastrophe ») et la situation (il a tout nettoyé/perfectionné, donc la catastrophe est supposément évitée). Mais ce soulagement renforce en retour la croyance initiale. On peut également noter que dans le TOC, il y a souvent un déficit de confiance dans les informations sensorielles ou mnésiques (par ex. ne pas croire la perception que la porte est fermée, d’où la vérifier 10 fois). Cela revient à accorder peu de poids aux signaux extérieurs et beaucoup aux prédictions internes alarmistes. Là encore, la thérapie vise à réajuster les priorités : via l’exposition avec prévention de la réponse, on empêche le recours à l’action rassurante, ce qui force le cerveau à tolérer l’erreur de prédiction un temps puis à constater que rien de dramatique ne se produit. Peu à peu, le patient apprend à actualiser ses modèles (par ex. « ne pas faire le rituel n’entraîne pas de catastrophe ») et à réduire l’importance faussée de ses fausses prédictions.
En résumé, qu’il s’agisse d’anxiété, de trouble limite ou de TOC, on retrouve l’idée d’un cerveau qui a du mal à calibrer ses prédictions par rapport à la réalité. Soit les prédictions erronées dominent et déforment la perception (menant à l’angoisse ou aux obsessions), soit l’individu multiplie les actions inadaptées pour tenter de reprendre le contrôle sur l’imprévu (évitements, impulsivité, compulsions). L’apport de ces concepts au traitement est de fournir au thérapeute et au patient un modèle explicatif : il ne s’agit pas d’un « cerveau cassé » de manière incompréhensible, mais d’un cerveau qui essaie trop fort de minimiser son énergie libre avec de mauvaises solutions. En psychothérapie, on pourra ainsi travailler à assouplir les prédictions trop rigides, encourager l’apprentissage de nouvelles attentes plus réalistes, et développer la tolérance à l’incertitude (accepter de ne pas tout prédire ni contrôler). Cette compréhension peut être explicitée au patient pour l’aider à appréhender différemment ses symptômes : par exemple, concevoir ses crises d’angoisse comme « une fausse alerte de ton cerveau qui anticipe mal » peut réduire leur pouvoir terrifiant et engager le patient dans un rôle actif de « metteur à jour » de ses modèles internes.
Exemples cliniques de synchronicités et attribution de sens
Les phénomènes de synchronicité – ces coïncidences frappantes porteuses de sens subjectif – peuvent survenir chez différents patients, y compris anxieux, borderline ou obsessionnels. Ils illustrent comment le cerveau, en quête de cohérence, utilise même le hasard pour satisfaire son besoin de sens. Voici deux scénarios illustrant l’attribution de sens à une synchronicité, l’un principalement pour réduire l’incertitude et l’autre pour valider une croyance interne :
Exemple 1 (réduction d’incertitude) : Mme A. est une patiente anxieuse, en pleine hésitation quant à quitter un emploi qui la rend malheureuse. Elle rumine depuis des semaines, craignant de faire « le mauvais choix » – son avenir est flou et incertain, ce qui alimente son anxiété. En séance, elle exprime le souhait d’un signe qui pourrait la guider. Or, un jour, alors qu’elle réfléchit à cette décision en se promenant, elle tombe par hasard sur une ancienne collègue qu’elle n’avait pas revue depuis longtemps. Cette collègue lui parle spontanément d’une opportunité dans un domaine qui passionne Mme A. et l’encourage à tenter sa chance ailleurs. La probabilité de cette rencontre fortuite était infime, et Mme A. y voit plus qu’un hasard : pour elle, « l’univers m’envoie un message ». Cette synchronicité – rencontrer pile la bonne personne au bon moment – est interprétée comme la réponse à son dilemme. Immédiatement, Mme A. se sent soulagée et décidée : elle donnera sa démission pour saisir l’opportunité. Ici, attribuer du sens à la coïncidence (« c’est un signe du destin que je dois changer de voie ») a pour fonction de lever l’incertitude paralysante. Que le sens « mystique » soit objectivement vrai ou non importe peu psychiquement : il a aligné son ressenti avec une direction claire à suivre, réduisant drastiquement son anxiété. En quelque sorte, son cerveau a converti un événement chaotique (une rencontre aléatoire) en un élément de son modèle interne (« je vais réussir ma reconversion, la vie me l’indique »), ce qui minimise la surprise face à l’inconnu de l’avenir.
Exemple 2 (validation d’une croyance interne) : M. B. souffre d’un trouble de la personnalité limite. Il oscille entre l’idéation positive excessive et la peur de l’abandon vis-à-vis de sa thérapeute. Une part de lui croit profondément que « ma thérapeute compte vraiment pour moi, on est liés d’une façon particulière », mais une autre part craint « je me fais des idées, je ne suis qu’un patient parmi d’autres ». Un jour, il rêve que sa thérapeute traverse une période difficile et qu’il doit la soutenir. Ému par ce rêve, il lui en parle en séance. Or à la séance suivante, la thérapeute arrive quelques minutes en retard – fait inhabituel – et lui avoue qu’elle a eu une urgence personnelle. De plus, M. B. remarque qu’elle porte ce jour-là un collier en forme de cœur semblable à celui qu’il a vu en rêve. Pour M. B., ces éléments concordants résonnent fortement : « C’est fou, j’avais rêvé que vous aviez un problème, et c’était vrai ! Et ce collier… on dirait le symbole de mon rêve ! ». Il perçoit là une synchronicité pleine de sens confirmant son lien spécial avec la thérapeute. Plutôt que d’y voir une coïncidence (la thérapeute a eu une difficulté comme n’importe qui et porte un collier banal), il y lit la validation de sa croyance interne : « nous sommes connectés d’une manière inhabituelle, je le sentais bien ». Cette attribution de sens renforce chez lui un sentiment de sécurité : il se persuade que la thérapeute tient à lui (sinon, pourquoi l’inconscient ou « l’univers » lui enverrait-il ces signes ?). Certes, cette interprétation flirte avec une pensée magique, mais pour M. B. elle a une fonction adaptative immédiate : elle apaise sa peur de n’être pas important aux yeux de l’autre. En ancrant la croyance « notre lien est confirmé par des signes », son cerveau réduit son angoisse d’abandon – du moins temporairement.
Dans ces deux exemples, on voit le cerveau du patient exploiter un hasard objectif pour satisfaire un besoin subjectif : donner un sens rassurant à ce qui était incertain ou inquiétant. La synchronicité devient ainsi un levier narratif que le patient utilise souvent inconsciemment pour stabiliser son monde interne. Mme A. s’autorise enfin à agir grâce au sens trouvé, M. B. se sent réconforté dans son attachement grâce à son interprétation. Naturellement, ce type d’attribution de sens peut avoir un côté illusoire ou problématique si elle fige des croyances irrationnelles (par ex. M. B. pourrait développer une dépendance excessive à l’égard de ces « signes »). C’est pourquoi l’accompagnement du thérapeute est crucial face à ces phénomènes.
Le rôle du thérapeute : accueillir la synchronicité et co-construire le sens
Lorsque des moments de synchronicité émergent en thérapie, le thérapeute a un rôle délicat et essentiel. D’une part, ces expériences peuvent être très significatives pour le patient – ignorer ou minimiser ce qu’il ressent comme « un signe » risquerait de le fermer ou de le blesser. D’autre part, le thérapeute doit garder un regard clinique et ne pas encourager aveuglément des croyances potentiellement délirantes ou nuisibles. L’approche recommandée est un accueil ouvert et empathique de la synchronicité, suivi d’une exploration narrative collaborative avec le patient, afin de co-construire un sens qui soit psychologiquement utile pour lui.
Concrètement, accueillir signifie d’abord laisser le patient raconter son expérience inhabituelle en détail, avec l’émotion qui y est associée, sans jugement. Le thérapeute écoute activement et légitime l’importance subjective de l’événement pour le patient (« Cela vous a vraiment marqué, cherchons ensemble ce que cela signifie pour vous »). Cet accueil valide le vécu du patient et renforce l’alliance thérapeutique. En effet, des études qualitatives montrent que les thérapeutes qui ont osé entrer dans le dialogue sur les synchronicités rapportent souvent un renforcement de la connexion avec leurs clients à ces moments-là jfvezina.net. Le patient se sent compris dans toute sa complexité, y compris dans ses dimensions parfois « irrationnelles ». Une recherche a même trouvé que les cliniciens perçoivent souvent les coïncidences significatives comme précieuses pour le processus thérapeutique, offrant des informations sur l’état du patient et servant de pont de communication non verbal quand les mots ne suffisent plus jfvezina.net. En somme, en accueillant la synchronicité, le thérapeute montre qu’il est prêt à explorer avec le patient des niveaux de sens plus profonds ou symboliques, ce qui élargit le champ de la thérapie au-delà du rationnel pur.
Vient ensuite l’exploration narrative. Le thérapeute peut poser des questions ouvertes pour aider le patient à élaborer sa propre signification de l’événement : « Qu’est-ce que cette coïncidence évoque pour vous ? En quoi tombe-t-elle à point nommé dans votre vie ? Qu’est-ce que cela vous fait ressentir ? ». Il s’agit d’inviter le patient à raconter l’histoire qu’il se raconte autour de la synchronicité, à expliciter les liens qu’il fait avec ses préoccupations du moment ou son histoire passée. Souvent, le fait de raconter et d’être écouté permet déjà au patient de prendre du recul et d’affiner son interprétation. Le thérapeute peut reformuler, souligner certaines consonances (par exemple entre le contenu de la synchronicité et un thème récurrent de la thérapie), ce qui aide le patient à mettre en cohérence l’événement avec son parcours thérapeutique. Par exemple, avec Mme A., le thérapeute pourrait l’aider à verbaliser que la « réponse » est venue au moment où elle s’autorisait enfin à envisager le changement – soulignant ainsi sa propre agency dans ce processus, au-delà du simple destin. Avec M. B., le thérapeute peut reconnaître la beauté du « signe » ressenti tout en le recontextualisant dans la relation thérapeutique réelle (ex. « cela montre à quel point la relation est importante pour vous, travaillons sur cette peur de l’abandon qui transparaît »).
La co-construction du sens signifie que thérapeute et patient élaborent ensemble une compréhension qui fasse sens pour le patient, mais d’une façon qui le fait progresser. Il ne s’agit pas que le thérapeute impose sa propre interprétation (par exemple purement symbolique, spirituelle ou au contraire de tout réduire à un hasard statistique), ni qu’il encourage aveuglément l’interprétation littérale du patient. C’est un équilibre : reconnaître la validité psychique de l’expérience tout en aidant le patient à en tirer une signification intégrée et évolutive, plutôt que dogmatique. La recherche souligne l’importance de cette co-construction : on vise une signification qui ne soit pas simplement le produit de la vulnérabilité du patient ou de la suggestion du thérapeute, mais bien une nouvelle compréhension partagée et autonomejfvezina.net. Par exemple, thérapeute et patient pourront convenir que, « que cette coïncidence soit un pur hasard ou non, elle symbolise pour vous l’importance de… et elle vous donne la courage de… ». Ainsi, on valide le symbole sans nécessairement trancher sur sa cause objective. Le cadre thérapeutique offre la sécurité pour effectuer ce travail : l’événement synchronistique, qui a pu paraître bouleversant ou mystérieux, est alors digéré dans l’espace de la relation thérapeutique, où il peut être relié à la fois au rationnel (les thèmes concrets de la vie du patient) et à l’émotionnel profond jfvezina.net.
En accueillant et co-explorant ainsi les synchronicités, le thérapeute joue finalement un rôle de médiateur de sens. Il permet que ces moments potentiellement perturbateurs deviennent au contraire des accélérateurs du processus thérapeutique – l’occasion d’une prise de conscience, d’un renforcement de l’alliance, ou d’une ouverture vers de nouvelles perspectives pour le patient. La synchronicité, d’anecdotique, peut se muer en un symbole intégré dans le récit du patient (par exemple, le signe qui a marqué un tournant, le rappel de ce qui compte vraiment, etc.). Le thérapeute veille toutefois à ce que le patient reste acteur de cette signification et qu’il ne dérape pas dans des certitudes mystiques rigides si cela lui est nuisible. Il peut amener de la souplesse : « c’est peut-être un message, ou peut-être que vous étiez simplement très réceptif à ce moment-là – qu’en pensez-vous ? ». L’important est que le patient se sente entendu dans son vécu et guidé pour en retirer quelque chose de constructif.
En perspective, l’art du thérapeute face aux synchronicités consiste à embrasser l’incertitude plutôt que de la résoudre trop vite : accepter de ne pas tout expliquer, mais explorer ce que cela raconte du monde interne du patient. C’est une extension du travail thérapeutique habituel sur les rêves, les fantasmes ou les associations : on reste du côté du sens psychique plutôt que factuel. Et selon les retours de cliniciens, cela peut grandement enrichir la thérapie : ces moments partagés de synchronie perçue ajoutent une profondeur symbolique à la relation, mobilisant l’imaginaire et l’affect d’une façon unique jfvezina.net. Finalement, que la « magie » de la synchronicité soit objectivement réelle ou non, ce qui importe en psychothérapie est la réalité psychologique de ce vécu pour le patient, et comment on peut s’en servir pour faire avancer sa compréhension de lui-même et son mieux-être. Le principe de l’énergie libre nous rappelle ici que créer du sens ensemble est sans doute l’un des meilleurs moyens de réduire l’incertitude douloureuse – et n’est-ce pas là un but fondamental de toute psychothérapie ?
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