Mon premier article pour le monde des grands

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Commentaire sur le film PONETTE
Mon premier article écrit pour le monde des grands et paru
dans le magazine du Clap en 1996

ponette

ATTENDRE SA MÈRE OU JOUER À ATTENDRE SA MÈRE?
par Jean-François Vézina, psychologue

Ponette a quatre ans lorsque sa mère meurt accidentellement. Comment réagir lorsque l’on perd sa mère, source de réconfort ultime, à un âge où tout est à faire, à un âge où les souvenirs, les odeurs, les images volatiles et fragiles n’ont pas eu suffisamment le temps de se déposer dans le coeur de l’enfant? Cette absence lui est insupportable. Elle lui parle, elle la cherche, elle l’attend.

À quatre ans, l’enfant n’est pas encore dans la rationalité et ne connaît pas la notion d’irréversibilité. Il est dans le jeu. Ponette n’a pas encore appris à baisser les bras, elle voit encore les moutons dans les caisses. C’est habituellement après cinq ans que les enfants commencent à renoncer aux rêves, aux amis imaginaires et aux jeux. C’est à cet âge que l’adulte commence à s’emparer de l’enfant. Matthias, cinq ans, illustre bien cette position lorsqu’il dit : le cercueil est bien vissé, elle ne peut pas en sortir. Mais même si Ponette est dans la modalité du jeu, c’est dans le plein contact avec la blessure. C’est par une fidélité à sa blessure symbolisée par le petit chien dessiné sur le plâtre par le père, que Ponette entreprendra la recherche de sa mère.

Ponette s’émerveille encore, garde sa créativité mais ne tourne pas le dos à sa blessure. Comme le mentionne Winnicott, c’est dans le jeu que l’on devient créatif. Être créatif, c’est aussi savoir donner un sens à ses blessures. Savoir dessiner des petits chiens sur nos plâtres ou voir les éléphants à travers les boas.

N’est-ce pas dans la blessure initiale, le deuil de l’omnipotence entre l’enfant et la mère, dans l’attente et le désir de l’autre qu’apparaît le langage et les premiers balbutiements de la fonction symbolique? N’est-ce pas, comme le dit Jung, à partir du symbole que l’on peut intégrer créativement les grandes scissions de l’existence? C’est aussi à partir de cet espace créateur que se formeront plus tard les arts, la religion et la science. Même après les consolations maladroites des adultes qui ont oublié qu’ils furent jadis des enfants, même après Yoyotte sa doudou, même le ratage des initiations pour devenir enfant de Dieu, Ponette ne renoncera pas à son désir. Ponette fait ce cheminement que l’on fait tous lorsqu’aux prises avec l’angoisse primordiale: , on passe de la doudou (Yoyotte) à la croyance en Dieu, du deux fois (Toutou) au grand Manitou!

Mais ce Tout, de nos jours, prend parfois des formes qui sont loin du réconfort chaleureux de la couverture et plus près de la froideur d’un terminal d’ordinateur ou de la chaleur étouffante d’un temple qui brûle sous le soleil.

Ponette, elle, se permettra de choisir, ne se laissera pas berner par les réponses toutes faites de ces grandes personnes qui ont les bras baissés. Ponette choisira la vie, en choisissant sa vie. Choisir de ressentir son désir, c’est vivre et y renoncer, c’est la mort. Sans pleinement ressentir le vide laissé par l’autre, on est soi-même vide. Maintenir son désir sans y renoncer, sans baisser les bras, voilà une leçon que nous enseigne Ponette et le défi qu’elle entreprend.

Lorsque l’on devient une grande personne, on prend l’habitude de renoncer à nos désirs et parfois, de renoncer à soi-même. Alors que les grandes personnes mettent en terre leur désir, Ponette déterre, s’acharne et s’entête à ne pas renoncer à celui-ci. Et si la maman n’apparaît pas, pourquoi ne pas jouer à la recréer à partir d’un souvenir, d’une odeur, d’une image attrapée au gré du vent ?

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