hasardsnecessaires

Introduction du livre Les Hasards Nécessaires:

La synchronicité dans les rencontres qui nous transforment de Jean-François Vézina

Le monde du rêve et celui de la réalité partagent certainement plus d’affinités que ce qu’ils nous révèlent en apparence. Au tout début du siècle dernier, Freud, à partir de son livre Interprétation des rêves, nous a sensibilisés aux messages symboliques issus de l’inconscient qui défilent pendant le sommeil. Mais est-ce que l’inconscient intervient uniquement la nuit, dans les rêves ? Peut-on supposer que la vie symbolique se déploie aussi dans la réalité sous la forme de coïncidences significatives?

Cette possibilité de déploiements symboliques dans la réalité est au cœur de ce que le psychiatre suisse Carl Gustav Jung proposa par le concept de synchronicité. Ce concept, élaboré conjointement avec le lauréat du prix Nobel de physique 1945, Wolfgang Pauli, suggère justement que la psyché et la matière sont reliées sur un même arbre et que les symboles peuvent fleurir tout autant sur les banches de nos rêves que sur celles de la réalité.

En poussant plus loin l’exploration de ces liens entre l’esprit et la matière, peut-on supposer que ces symboles prennent parfois le visage du rapport à l’autre ? L’astrophysicien Hubert Reeves, dans le livre La synchronicité, l’âme et la science, lançait justement la question:  » La rencontre d’une personne qui change votre vie a-t-elle un sens quelque part ?  » La rencontre de certaines personnes peut-elle avoir une portée symbolique dans nos vies? Pouvons-nous appliquer le concept de synchronicité aux petits détails qui nous conduisent à une personne ? Que serait votre vie si vous n’aviez pas rencontré tel professeur, tel auteur, tel homme ou telle femme ? Que serait la psychologie si Jung n’avait pas rencontré Freud ? Que serait la philosophie si Sartre n’avait pas rencontré Simone de Beauvoir ? L’histoire est remplie de ces rencontres hautement significatives qui changent la vie personnelle et parfois, la vie collective.

Tout comme il y a des livres que nous apportons en voyage et d’autres qui nous font voyager, il y aussi, à certaines périodes de notre vie, des gens qui nous accompagnent et d’autres qui nous font voyager. Ces êtres qui nous incitent à voyager au plus profond de nous-mêmes ouvrent des portes. Mais, en général, les plus grandes portes de notre existence sont ouvertes par des gens qui ne les traverseront pas avec nous. Nous connaissons probablement tous une personne qui est apparue subitement dans notre vie et qui a laissé une trace indélébile. Une personne avec qui la relation ne dura que peu de temps, mais dont on pourrait dire que les petits battements d’ailes ont provoqué des tempêtes qui vont marquer le cours de notre existence. Après leur passage, on ne pourra plus jamais être la même personne.

Dans ce livre, j’explorerai les rencontres synchronistiques, c’est-à-dire ces rencontres qui permettent que des personnes, des auteurs et des œuvres émergent dans notre vie à des moments déterminants, acquérant ainsi une valeur symbolique de transformation. J’examinerai également les microprocessus symboliques qui se déploient sous la forme de motifs thématiques ou de pentes qui nous attirent et nous conduisent imperceptiblement vers telle personne, tel travail, tel auteur ou encore tel pays. Ces motifs se dévoilent subtilement, ils nécessitent la lueur vacillante de notre intuition pour les reconnaître et admirer ainsi toute la beauté et l’unicité de la vie.

Le déploiement des motifs symboliques sous la forme d’événements de tous les jours est l’un des apports majeurs de Jung. Toutefois, cet apport a été malheureusement rejeté par les scientifiques ou maladroitement simplifié par les adeptes du nouvel âge étant donné son caractère spectaculaire et inhabituel. Selon le psychiatre suisse, il nous est difficile de percevoir ces symboles à cause de la présence trop brillante de notre rationalité comme il nous est difficile de percevoir les étoiles durant le jour à cause de la trop grande luminosité du soleil. Nous avons alors plus de chances d’apercevoir ces étoiles lorsque nous vivons des périodes de transitions ou lorsque nous entrons dans une phase chaotique et que la noirceur laisse poindre ces étoiles symboliques sous la forme de mystérieuses synchronicités.

Les synchronicités se produisent plus fréquemment en période de tension psychique alors que la forme symbolique habituelle du rêve n’a pas réussi à se faire entendre. Comme l’affirme Michel Cazenave , pour faire appel à un symbole extérieur et communiquer un contenu par ce médium, la psyché doit être fortement  » perturbée « . Par surcroît, le message doit être très important pour notre développement. La synchronicité vue sous cet angle n’est pas nécessairement  » un cadeau magique  » comme elle est parfois décrite dans le langage populaire. Encore que la souffrance peut être perçue comme une grâce. Je suis toujours amusé lorsque je lis dans un livre ou un article cette phrase:  » Provoquez la synchronicité dans vos vies ! « . En réalité, la synchronicité échappe au contrôle du moi. On ne peut que se rendre disponible aux messages de l’inconscient qui empruntent cette voie. Dans une phase déterminante de notre existence, quelque chose cherche à se dire par le biais de la synchronicité et nous prenons la relève pour l’entendre et le décoder.

Je tenterai, au moyen d’exemples divers, d’illustrer comment nous pouvons approfondir le sens d’un événement synchronistique, de la même façon que nous pouvons le faire avec un rêve. Je peux essayer de décrire comment préparer le terrain, notamment en développant l’intuition, mais je serais bien en peine de dire comment faire pour que ces fleurs symboliques poussent plus vite, n’étant pas un spécialiste des engrais psychologiques.

Parce que la synchronicité est une notion abstraite et qu’elle renvoie à plusieurs dimensions de l’existence, j’en ferai l’exploration dans une sphère plus spécifique, la sphère relationnelle. En ce début de siècle, le rapport à l’autre étant particulièrement  » chaotique « , il sera plus marqué par des perturbations capables de faire émerger des symboles sous la forme de synchronicités. Les problématiques relationnelles constituent d’ailleurs le motif premier de consultation en psychothérapie et le principal moteur de changements.

La synchronicité étant une notion complexe, j’aurai recours à des métaphores tirées des sciences de la complexité et la théorie du chaos pour générer des hypothèses de compréhension. La définition de la synchronicité qui sera donnée dans le premier chapitre tient compte d’une façon très étroite de la notion de chaos créateur tel que nous le retrouvons avec les récentes découvertes sur la théorie du chaos. Pour les puristes en la matière, le terme chaos a une signification uniquement mathématique. Mais ce mot trouve son origine étymologique dans le verbe bâiller. À la source, il est un bâillement, une ouverture . Le chaos, tel que je le conçois, et qui supporte la synchronicité relationnelle est, d’une certaine façon, cette ouverture, cet étirement spontané vers l’autre qui permet d’oxygéner l’âme lorsque l’ennui tend à s’installer dans notre vie.

 

Le roman de notre vie
Les rencontres déterminantes qui jalonnent notre roman personnel ne se font pas qu’avec des gens de chair. Elles se font aussi avec des idées, des symboles qui sont contenus dans la culture. Nous avons tous découvert un livre, une musique ou un film qui a bouleversé notre existence. Ces rencontres surviennent à des moments charnières et leur arrivée peut entrer en résonance avec des problématiques personnelles. Les motifs synchronistiques contenus dans la culture seront examinés selon le sens et les circonstances qui entourent l’arrivée d’œuvres qui nous bouleversent et qui font écho, parfois mystérieusement, à notre propre vie.
Le lieu
La rencontre se fait inévitablement dans un lieu, la rencontre des gens qui traversent notre vie certes, mais surtout la rencontre avec soi-même. C’est pourquoi une attention particulière sera portée aux lieux qui marquent notre existence. Les lieux symbolisent bien souvent la rencontre qui se prépare. Ils prennent la forme de ces décors désignés par l’inconscient pour traduire les transformations à venir. Dans le lieu où nous rencontrons l’autre tout comme dans le lieu où nous habitons sont inscrits bien souvent ce que nous sommes et ce que nous pouvons devenir.
Par ailleurs, le sens est la composante centrale de la synchronicité. Il est une impulsion, une direction à donner à notre propre voyage. Les métaphores de voyages contenues dans ce livre, illustrent l’idée centrale de chaque chapitre et rappellent que la synchronicité et le sens sont intimement associés au mouvement, aux repères qui jalonnent notre existence. Le voyage marque les changements importants de notre vie comme il marque les changements de chapitres dans ce livre.

Synchronicité transgénérationnelle
Les motifs et les thèmes principaux de notre roman personnel trouvent bien souvent leurs sources dans le roman familial. Le chapitre sur les thèmes de vie transgénérationnels et l’analyse des motifs qui traversent le cours du temps complétera cet ouvrage. Nous nous interrogerons alors sur les mystérieuses coïncidences de cet  » autre en soi  » qui se manifestent à travers les générations par une étrange loyauté inconsciente.

 

Le Visiteur

Quelle place laissons-nous à la synchronicité lorsqu’elle survient spontanément dans notre vie ? Bien que ce livre explore un nouveau champ d’étude, soit la synchronicité relationnelle, il n’en demeure pas moins une mince tentative de compréhension devant un tel mystère.
Nous sommes parfois confrontés à des rencontres qui nous dépassent, nous perturbent et nous poussent à revoir notre conception du monde comme Freud dans l’excellente pièce de théâtre écrite par Eric-Emmanuel Schmitt, Le visiteur. Cette pièce met en scène Freud qui, à la fin de sa vie, reçoit la visite d’un mystérieux inconnu. On ne sait trop s’il s’agit de l’un de ses patients qui se serait évadé de l’asile ou s’il s’agit… de Dieu. Ce visiteur impromptu, qui échappe à toute catégorie, apparemment surgi de nulle part, interroge Freud sur le sens de son œuvre et le perturbe au moyen de révélations étonnantes sur sa propre vie. Il l’amène à examiner, entre autres, l’impact de son pessimisme sur la nature humaine. Il lui suggère alors que la logique n’est pas le seul outil pour aborder la réalité qui peut-être parfois mystérieusement belle et irrationnelle.

Freud, au moment de cette visite, est lui-même très malade. La Gestapo a envahi Vienne et a enlevé sa fille Anna : il est donc en état de très grande vulnérabilité. Incapable d’expliquer rationnellement cette visite, il accuse alors le visiteur et toute forme d’irrationalité de se présenter toujours ainsi, c’est-à-dire dans ces moments de grande faiblesse et de déséquilibre. Après que le visiteur lui eut fait un petit tour de magie en transformant sa canne en bouquet de fleurs, Freud, presque émerveillé, puis exaspéré, lui déclare :  » Partez immédiatement ! Non seulement vous êtes un mythomane, mais vous êtes sujet à une névrose sadique. Vous n’êtes qu’un sadique ! Un sadique qui profite d’une nuit de trouble ! Un sadique qui jouit de ma faiblesse !  » C’est alors que le visiteur fait remarquer à Freud :

 » S’il n’y avait pas ta faiblesse, par où pourrais-je entrer ?  »

Eric-Emmanuel Schmitt, C.E. Le Visiteur , Actes-Sud, 1994, p.48

(1)Michel Cazenave, M. Reeves, et all. La synchronicité, l’âme et la science, Albin Michel,1995, p.19
(2)Je fais référence ici à la métaphore de l’effet papillon selon laquelle les battements des ailes de papillons peuvent avoir, à la longue, des conséquences disproportionnées sur le climat. C’est aussi l’idée que de grands changements peuvent survenir à la suite d’un petit détail lorsque cet événement survient à des moments  » pivots  » de notre existence.
(3)Michel Cazenave, Conférence donnée au musée du Québec sur la synchronicité, novembre 1995.
(4)Jacques Désautels, Dieux et mythes de la Grèce ancienne, Presse de l’Université Laval, 1988.

Extrait de l’introduction du livre : Les Hasards Nécessaires : La synchronicité dans les rencontres qui nous transforment.
Jean-François Vézina @Tous droits réservés aux Éditions de l’Homme